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L'événement
Le devoir de mémoire

L'événement

Le 13 juin 1935, un tragique événement s'est produit à Lestelle-Bétharram.
Le 13 juin, à l'aube une rumeur… des personnes passent, pressées, muettes; elles gravissent la côte raide qui mène sur la ligne des hauteurs, au flanc du Calvaire.
Un avion du 36ème de Pau, venant d'Istres, s'est écrasé dans le brouillard. Le lieutenant Carayon et le sergent-chef Meilhe ont été tués. Sur la carte du bord, tâchée de sang, une ligne bleue marquait l'itinéraire Istres- Toulouse - Rabastens -Pau. Ils étaient partis quatre pour ce vol de nuit. Il avait été décidé qu'en cas de brouillard, les grands oiseaux se poseraient à Toulouse. Toulouse passé, le brouillard est apparu. Trois ont fait demi-tour, le quatrième...
Le brouillard? Une panne d'essence? Le lieutenant serrait encore à la saignée du bras gauche sa lampe électrique.
On juge de l'émotion qui étreignit nos élèves. Il y a en a tant parmi eux qui rêvent d'ailes et d'ascensions!
Le soir, les grands sont montés sur les lieux. Une voiture sanitaire avait transporté les cadavres à Pau. L' « horrible mélange» des restes de l'oiseau étaient encore là. Longuement ils ont « médité» à leur manière; tous ont voulu garder de ce spectacle le plus humble souvenir: bout d'étoffe, bout de bois, bout de fil...
Tel, qui demain sera pilote, avait mis la main sur l'altimètre; mais la police et l'armée veillaient.

Le Lieutenant Etienne Carayon

Si nous ne savons rien du Sergent-Chef Meilhe, nous connaissons mieux le Lieutenant Carayon.
Il y a quelques jours nous accompagnions, en un douloureux pèlerinage, Mlle Montet, venue se recueillir sur les lieux où son cousin, le lieutenant Carayon, trouva la mort l'été dernier. De vagues débris gisent encore sur la grande cicatrice de la prairie; le châtaignier dresse son tronc mutilé. (...) Madame Carayon a eu l'amabilité de nous confier quelques lettres de son fils glorieux.
Vingt ans, le Lieutenant Carayon va quitter Saint-Cyr. Il s'agit pour lui de prendre une décision concernant son avenir.

«Chère Maman, on nous a communiqué ces temps-ci le résultat de la visite médicale d'aviation: je suis déclaré apte à servir dans le personnel navigant de l'aéronautique. . .
Il est juste que tu participes pour une grande part à la fierté qui m'anime, toi qui m'as créé et qui as développé ma vie. Le problème de l'aviation se pose pour moi avec une plus grande acuité. La décision n'est pas forcée mais libre. Lorsque je la prendrai, ma responsabilité sera entière, si mon classement me permet de choisir. Il ne faut pas songer aux conséquences, mais courir vers sa destinée.
La famille tremble parce qu'elle ignore et qu'elle s'affole vite: les accidents sont journaliers mais qu'importe! On ne meurt jamais qu'à son heure. »

Le nouvel aviateur n'aura plus désormais qu'une pensée, qu'une passion: son avion, son escadrille, ses ailes.
«Je prépare un voyage d'escadrille de 3000 kilomètres autour de la France. On verra que le vieux matériel peut tenir le coup. Je veux des avions nickel pour vendredi (...)
Le beau temps est arrivé; avec lui de l'essence, et la semaine prochaine, je fais le tour de France avec toute mon escadrille, Pau - Rochefort - Rennes - Tours Châteauroux - Chartres - Reims - Nancy - Dijon - Avord - Lyon - Istres - Pau... 3000 kilomètres qui nous ont forcés à prendre un trajet en zigzag, car la France est trop petite.»

A 25 ans le Lieutenant Carayon emmène son escadrille d'Istres à Pau en vol de nuit. Que s'est-il passé, à part le brouillard? Celui-ci s'est levé, semble-t-il, aux environs de Rabastens. Or la ligne Rabastens - Pau et la ligne Rabastens - Lestelle forment un angle d'environ 60°. Ecart important et fatal. A l'époque il n'y avait pas de radar embarqué et le compas donnait parfois des indications inexactes. On avance aussi le fait que nos montagnes contiennent du minerai de fer (l'Isarce en recèle) et que l'aiguille aimantée en devient folle. Dans le brouillard, on a tendance à se rapprocher du sol pour trouver des repères éventuels. Rabastens a une altitude de 217 mètres et, à Lestelle, la route de crêtes 373. L'erreur de cap aidant, cette différence d'altitude explique peut-être l'accident.
Le 10 octobre (1938), nous recevions le Colonel Cornillon commandant la base aérienne de Pau, accompagné de quelques officiers. (...) Nous avons eu la joie de les garder avec nous quelques heures que nous aurions désirées bien plus longues. (...) A l'un d'eux nous demandions comment il expliquait la tentative de se poser dans le brouillard. « Après un vol de nuit, on préfère risquer le tout pour retrouver au plus vite sa femme et ses gosses plutôt que d'aller sans risque se poser au loin! Lui-même se posa cette nuit-là au Pont-Long, quelques minutes après la chute du sergent Besse, et il concluait: «J'ai risqué, j'ai eu de la veine!... pas eux! ... »
Ce désir de retrouver plus vite son logis a peut-être animé le Lieutenant, le 13 juin 1935...

L'avion du Lieutenant Carayon

C'était un Potez 25 A2 (A pour observation et 2 pour biplace). Le prototype de cet avion a été présenté au Salon du Bourget en 1924. Depuis cette date, il a connu un très grand succès et fut, avant la seconde guerre mondiale, l'avion le plus construit au monde avec 3502 exemplaires.
Il avait plusieurs versions : A2 Métropole, qui équipait la 36ème escadre de Reconnaissance et d'Observation du Pont-Long. Moteur de 450 cv, pouvant monter à 6000 mètres d'altitude. Vitesse: 180 Km/h avec une autonomie de 4 h 30. Il était équipé de trois mitrailleuses mais avait aussi une faculté d'emport de dix bombes de 10 kg. La version T.O.E. (Théâtres d'Opérations Extérieures) dont étaient dotées les escadrilles coloniales avait une autonomie de 7 heures grâce à un réservoir d'essence supplémentaire qui lui donnait un air plus ventru, mais il avait une vitesse réduite à 160 Km /h.

Un des grands serviteurs de l'aviation militaire «l'increvable » Potez 25. Ici la version A2 type Métropole.

Hommage inattendu au constructeur

«L'A380, le futur géant des airs d'Airbus, trouve quelques unes de ses racines au cœur de la plaine picarde, entre Amiens et Péronne. La passion de l'ingénieur Henry Potez (1891 -1981) pour son village natal fit, en effet, de Méaulte, dès 1924, un pôle de construction qui allait devenir pour l'aéronautique « durant les années 1930 à 1935 », selon les érudits locaux, l'équivalent de Toulouse aujourd'hui, une référence mondiale! Evoquer ici l'A380, c'est immédiatement susciter un « sentiment de fierté », et provoquer une évocation certes imprécise de cette histoire, mais fréquente chez des habitants de tous âges.
De fait, les « Potez 25 », dans les années trente, les «Nord 3202» et autres Mirage III dans les années soixante, puis Concorde, sont les ancêtres des Airbus: tous ont vu leur carlingue, totalement ou partiellement, sortir d'ici. Au point d'alimenter encore aujourd'hui un véritable « patriotisme industriel ». Comme ses petits frères de la famille Airbus, c'est à Méaulte que l'A380 trouve sa « pointe avant », un vocable de spécialiste, mais que partagent d'un air entendu les habitants du coin, là où d'autres admirateurs parleraient d'un «nez ». (Patrick Lemoine. La Croix du lundi 17 janvier 2005).

Des « témoins »

Nous avons cherché des témoins, non pas de l'accident lui-même qui s'est produit de nuit, mais de l'épave qui, après le choc sur un châtaignier, s'est retournée, empennage fiché dans la prairie qui surplombe la combe arborée. Nous en avons trouvé deux.

Eusèbe Sansguilhem, alors âgé de 9 ans et qui habitait dans sa famille au pied de l'Isarce. Il nous amena d'abord au lieu de l'accident puis à la Maison Coustet, très proche, où l'on nous confirmna que c'était bien l'endroit de l'accident.
Et, parmi les « grands » élèves du collège de Bétharram qui vinrent voir l'appareil accidenté, il y avait un jeune d'environ 14 ou 15 ans, « fana » de sport et d'aviation. Jean Adias, fils d'un tailleur renommé de Pau, loin d'être découragé dans son désir de voler, en fut renforcé dans sa vocation. Et c'est sur ce type d'avion, le Potez 25, qu'il passa son brevet de pilote de guerre alors qu'il n'était encore que caporal-chef Sa carrière le conduisit en divers lieux de fondation aéronautique, notamment pour le transport, et en beaucoup de lieux où sévirent la deuxième guerre mondiale, les opérations en Indochine (il fut l'un des derniers à poser plusieurs fois son Dakota à Dien Bien Phu pour, entre autres missions, des évacuations sanitaires) et en Algérie. C'est avec le grade de Colonel qu'il prend sa retraite, et avec un état de services impressionnant: plus de 35000 heures de vol sur 126 types d'avions différents, du plus petit jusqu'au Constellation, et le record mondial absolu de missions de guerre: 1241. Il sera, durant plusieurs années, pilote-largueur au para-club de Pau-Idron : certains d'entre nous s'en souviennent...
C'est lui qui nous a donné la fiche technique du Potez 25, appareil qu'il connaît bien et dont il parle avec admiration.

Le lieu de l'accident

On a écrit: « près du Calvaire de Bétharram », ce qui est imprécis. Puis: «à quelques centaines de mètres du Calvaire ». Notre premier témoin dit: « près de la Maison Lasserre ».
C'est là que nous sommes allés tous les deux.
En dessous de la route des Crêtes est une prairie en déclivité en bas de laquelle se creuse une combe plantée de châtaigniers. En regardant attentivement, on aperçoit un châtaignier qui a poussé curieusement: la tige centrale du tronc est déchiquetée, morte. De part et d'autre des branches ont poussé d'abord horizontalement puis se sont redressées et développées, ce qui dessine une fourche ou une lyre. La grosseur de ces branches fait penser que la mutilation de l'arbre remonte à plusieurs dizaines d'années. Il y a forte probabilité pour que ce soit l'arbre qui a arrêté le vol du Potez. Les témoins disent que, dans le prolongement de l'arbre, par rapport au bas de la combe, gisait l'appareil retourné.

Pierre LEBORGNE

Le devoir de mémoire

La revue du collège de Bétharram, Les Rameaux, en date de Pâques 1938, rapporte qu'à l'occasion des fêtes du centenaire du collège (1937) fut constitué un Comité pour l'érection d'un monument à la mémoire du Lieutenant Carayon et du Sergent-Chef Meilhe. Le Comité est ainsi constitué :

Président: M Peyrounat, Maire de Lestelle.
Vice-présidents: M. Dillenséger, Maire de Montaut.
Le RP. Bordachar, Directeur de l'Ecole Notre-Dame.
M Pierre Matocq, Président UN.C. (Lestelle).
Secrétaire: Le Père Forsans, Professeur à l'Ecole Notre-Dame.
Trésorier: M. Pons, Instituteur à Lestelle.

Le 6 mai, a eu lieu à Bétharram la première séance publique destinée à résoudre, pour une part, la question financière.

Le Comité constitué pour l'érection d'un monument à la mémoire du Lieutenant Carayon et du Sergent-Chef Meilhe, morts en service commandé, par vol de nuit, sur les hauteurs de Bétharram, le 13 juin 1935, a donné le jeudi 6 mai sa première séance publicitaire dans la salle des fêtes du collège Notre-Dame de Bétharram.

L'oiseau fracassé - Devoir de mémoire

L'oiseau fracassé - Devoir de mémoire

Les circonstances s'étaient visiblement coalisées pour donner à cette fête un éclat, une splendeur inattendus. Aux 450 élèves de l'école s'est jointe une foule respectueuse, attirée bien plus que .par la simple curiosité, par le souci de revivre cette émotion qui s'empara de l’âme de notre population paysanne au petit matin du 13 juin 1935. Cette assistance compacte est un premier et public hommage à la mémoire des deux héros.
Le 36° d'aviation avait délégué un splendide contingent d'aviateurs: 40 officiers et sous-officiers étaient présents. Et leur tenue, leur joie, leur bonhomie fraternelle, furent la plus belle leçon de morale pour leurs jeunes amis et futurs camarades de l'école Notre-Dame.

L'oiseau fracassé - Devoir de mémoire - Cérémonie

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Après un programme musical, les orateurs se succédèrent pour célébrer l'événement. Le P. Bordachar fit allusion à Jean Mermoz, disparu en décembre 1936 au large de Dakar. Le Commandant Héraud parla plus longuement de l'aviation, de son esprit, de ses héros et de son propre travail, notamment les vols de nuit. Le projet du monument prit corps cette année-là.

Au fruit de la collecte réalisée en cette circonstance se sont ajoutés des dons de bienfaiteurs au premier rang desquels nous devons mettre la famille du Lieutenant Carayon et, surtout, son admirable mère.

L'exécution artistique du travail est confiée à un sculpteur de très grand talent, le maître Gabard, de Pau. Le monument - deux médaillons en marbre reliés par une aile - sera érigé à l'angle de l'esplanade à laquelle la chapelle de Bétharram sert de fond, sur le rocher qui affleure, au pied du Calvaire, parmi le foisonnement des verdures. Cadre merveilleux de nature et d'art, digne d'abriter le souvenir des héros. (Les Rameaux n° 21. p, 6)


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Le 13 juin 1939, juste quatre ans après l'accident, eut lieu l'inauguration de la plaque sculptée, fixée à un rocher, entre le sanctuaire de Notre-Dame de Bétharram et la première station du Calvaire. Des photos de cette cérémonie montrent, par le nombre et la qualité des personnalités présentes, l'importance qu'a revêtue cette cérémonie voulue, entre autres, par le Maire de Lestelle, M. Alexandre Peyrounat qui fit les invitations.

La plaque restera en place plusieurs dizaines d'années jusqu'à ce que des secousses sismiques fragilisent la paroi, ce .qui en fit craindre la destruction. Pour l'anecdote: à plusieurs reprises des visiteurs, après avoir contemplé .la belle plaque de marbre demandaient avec sérieux: « C'est çà, le pèlerinage de Bétharram ? »

Fallait-il remettre la plaque au même endroit? Ne serait-elle pas davantage en situation près du lieu de l'accident? Toujours est-il que, la réponse à cette question restant en suspens, la plaque a quitté Bétharram. Où est-elle? Dans la famille? Dans un musée de l'aviation? Qui le dira?

Colonel Jean Adias.
RP Benjamin Bordachar
Père Georges Forsans.
M. Jean-Louis Grégoire.
Mise en forme: Pierre Leborgne.

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